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Les chocs en retour du synthétique

Appréciés des dirigeants pour des raisons économiques, moins par les joueurs et les entraîneurs, ces terrains non naturels seraient à l’origine de nouvelles blessures.

Lequipe_ENSAM_Natural Grass

Depuis 2010 et le développement des pelouses synthétiques dans les clubs professionnels français (Lorient, Nancy, Châteauroux), on voit moins de joueurs fêter leur but par de belles glissades sur les genoux. Au moins, à ce niveau, on a réduit les risques de brûlure. Le laboratoire de biomécanique de l’École nationale supérieure des arts et métiers (Ensam), à Paris, vient pour la première fois de mettre en évidence les dangers potentiels de cette surface pour la santé des sportifs.

«  99,9 % des études menées jusqu’à aujourd’hui l’ont été de façon épidémiologique et rétrospective, c’est-à-dire en se basant sur le nombre de blessures répertoriées à la fin d’une saison », rappelle Philippe Rouch, professeur des universités et directeur du laboratoire de biomécanique.

L’Ensam a comparé et testé trois surfaces de jeu différentes, sous lesquelles étaient placés des capteurs de charge : une pelouse naturelle, une synthétique de troisième génération (homologuée par la Fédération internationale) et une pelouse hybride, mélange de substrat synthétique et de gazon naturel, fournie par l’entreprise Natural Grass, financeur de l’étude(voir chiffres). Construite en neuf mois, cette serre a placé chaque terrain dans des conditions optimales, les pelouses ayant été entretenues trois fois par semaine par des jardiniers professionnels.

Des sensations différentes

« Aucune différence n’a pu être observée sur les temps d’appui ou sur les vitesses de passage entre les trois surfaces, admet Philippe Rouch. Mais on a constaté des différences significatives sur les chargements intersegmentaires .»

C’est-à-dire tout ce qui touche aux rotations des genoux notamment. Pour la rotation interne, les risques lésionnels augmentent notamment de 36 % sur le synthétique par rapport au terrain hybride. Pour la rotation externe, le chiffre monte à 43 %… Ces données trouvent un écho dans une étude américaine de 2012 qui expliquait qu’entre 2000 et 2009, sur 2 680 matches de NFL (Foot US), 1 528 entorses du genou avaient été décelées. Et ces blessures étaient plus importantes (+ 22 %) sur le synthétique.

Benoît Dolé, responsable du secteur Ouest d’Envirosport, fournisseur du synthétique à Lorient, reconnaît que « les sensations sont complètement différentes, la façon d’appréhender le jeu, de défendre, d’attaquer aussi. Mais nous n’avons pas eu de ­retour du FC Lorient au niveau traumatologique. Lors des émissions de télévision, on n’entend plus du tout parler de synthétique, c’est entré dans les moeurs. Samedi, lors du match ­Lorient-Monaco (2-2), on a eu un jeu fluide, rapide, des buts et pas de blessures. »

À Châteauroux, où l’on a un recul de quatre ans seulement, le médecin du club, Xavier Roy, n’a ainsi enregistré qu’une seule rupture des ligaments croisés. « C’est notre moyenne habituelle chaque saison, note-t-il. On a même constaté une baisse des entorses de la cheville. Mais, à l’inverse, on a soigné beaucoup plus de lombalgies et de tendinites. » Un constat que Pierre Rochcongar, médecin fédéral à la Fédération française de football (FFF), avait également fait tout en se montrant prudent sur les risques présumés du synthétique.

« Il vaut mieux un terrain synthétique de qualité qu’une pelouse naturelle qui ressemble à un champ de patates. En 2007, avec la ­Ligue de football professionnel, nous avons mené une enquête en dehors des frontières sur l’impact des terrains synthétiques, et nous avons également des statistiques provenant du FC Lorient.

Il n’y a pas de différences fondamentales (avec la pelouse naturelle). En revanche, on a remarqué plus de douleurs lombaires chez les jeunes qui ont fait principalement leur formation sur des synthétiques », explique le docteur Rochcongar.

L’étude biomécanique, bientôt publiée par la revue américaine Sports Medecine avant d’être présentée au congrès médical de la FIFA, à Milan en mars, ne trouve pas de prolongement sur les terrains en France. « Car, pour l’instant, seuls trois terrains de clubs professionnels sont en synthétique, avance Philippe Rouch. Mais si tous les clubs s’y mettaient, peut-être que le nombre de blessures augmenterait. » Reste que la comparaison fait la part belle à la pelouse hybride, celle que l’on retrouve à Troyes.

EN CHIFFRES

500 000 €

Le budget total de l’étude, intégralement financée par Natural Grass, l’entreprise qui a fourni la pelouse de Troyes cette saison. Son budget en recherche et développement s’élève à 5 millions d’euros.

15 000 €

Le prix d’une caméra infrarouge. La réalisation de l’étude en a necessité huit au total afin de capter et modéliser les mouvements des quinze joueurs de dix-huit ans, tous en sport-études rugby, équipés chacun de 69 marqueurs, qui ont servi de cobayes.

900 000 €

Le prix du terrain synthétique installé à Lorient. La pelouse hybride à Troyes, elle, a coûté 1 million d’euros alors qu’il faut compter 800 000 euros pour un terrain naturel.

41 129

Le nombre de terrains de football en gazon naturel en France, contre 4 715 synthétiques. Ces derniers ont vu leur nombre multiplié par deux entre 2007 et 2012.

1 Md $

Le coût, estimé par une étude américaine, des blessures sur une population de 1 million d’athlètes pratiquant le foot américain à l’université. La même étude révèle que 1,52 blessure par match et par équipe se produit sur du synthétique, contre 1,38 sur une pelouse naturelle.

Yohann Hautbois

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