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Paris, paradis des startups ?

Pour favoriser le développement des startups innovantes, la capitale française a créé des aides financières et un réseau d’incubateurs publics qui supplantent des investisseurs privés jugés trop peu impliqués dans l’amorçage d’une activité. L’enjeu : profiter de l’exceptionnelle concentration des talents et des industries autour de Paris pour en faire l’un des principaux moteurs de l’économie de l’innovation.

« Il y a 3 000 startups et 100 000 m2 d’incubateurs à Paris. C’est davantage qu’à Londres » triomphait la maire Anne Hidalgo début décembre, lors de la remise des Grands Prix de l’Innovation organisée par la ville de Paris.

La capitale française et sa région n’ont pas démérité dans leur course pour devenir la prochaine Silicon Valley mondiale, comme l’a voulu en 2012 Fleur Pellerin, alors ministre déléguée en charge des PME, de l’innovation et de l’économie numérique.

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« Cela fait même depuis la mandature de Bertrand Delanoë que nous travaillons pour donner à cette ville un rôle moteur dans l’économie mondiale de l’innovation. Cette année, les startups parisiennes ont créé plus de 4 000 emplois, levé 50 millions d’euros et généré 450 millions d’euros de chiffre d’affaires », se félicite Jean-Louis Missika, l’adjoint à la maire.

Il assure que la mairie a déjà investi 1 milliard d’euros dans la création de structures et la constitution d’un fonds dédié à la filière de l’innovation, véritable moteur, selon lui, de la relance économique et de l’emploi pérenne.

Le modèle de la Silicon Valley a de quoi inspirer : cette zone urbaine, de la taille des Yvelines et du Val-d’Oise réunis, au sud de la baie de San Francisco, crée chaque année 40% des nouvelles technologies qui se vendent dans le monde. La valeur des biens et des services qui y sont produits équivaut à 20% du PIB français. Et les deux tiers des 6 000 entreprises locales embauchent toujours.

« Bien entendu, nous ne serons jamais les seuls à prétendre au titre de capitale du numérique. Nous savons très bien quelles sont les performances d’Israël, de Boston, de New York, ou de San Francisco. Mais nous considérons que nous sommes aujourd’hui le leader européen », ajoute Jean-Louis Missika. Il vante le succès de la stratégie parisienne : « Il y a eu à Paris plus d’investissements publics dans l’innovation que partout ailleurs dans le monde. Et cela a attiré énormément de financements privés pour prendre le relais », dit-il.

La capitale elle-même sollicite l’inventivité des startups dans le cadre de son propre projet de ville intelligente, reinventer.paris. Celui-ci comprend aussi bien des appels d’offres sur du mobilier urbain connecté, que sur des services numériques et sur des bâtiments à efficacité énergétique. Au total, la mairie serait prête à investir 1 milliard d’euros. Déjà, des startups testent dans les rues de Paris leurs inventions, ce que Jean-Louis Missika appelle le Living Lab.

Parmi les projets en cours d’expérimentation, un potelet à mémoire de forme – qui se plie quand on le percute pour éviter de blesser et qui retrouve son apparence d’origine ensuite – vient d’être acheté par Bolloré pour équiper ses stations Autolib’. Mais, surprise, la startup à l’origine de cette invention est… barcelonaise.

« L’important n’est pas que les dirigeants soient parisiens. L’important est qu’ils ouvrent des bureaux à Paris, qu’ils créent de l’emploi à Paris, qu’ils fassent venir leurs clients étrangers à Paris pour leur montrer ce qu’on y fait » Jean-François Gallouin, directeur général du réseau d’incubateurs publics Paris Région Lab. Et d’ajouter, qu’il s’est même fixé l’objectif d’incuber 30% de startups étrangères dans Paris Region Lab. « Nous pensons que c’est par cette ouverture que Paris va acquérir son statut de leader mondial », enchérit Jean-Louis Missika. Pour lui, le levier de la commande publique à Paris doit permettre aux startups d’exporter partout dans le monde leur business parisien.

On dénombre aujourd’hui à Paris 24 programmes d’incubation publics (répartis par thèmes : Créanova pour le numérique, Le 104 pour la culture, Paris Biotech pour la santé, etc.) et 13 privés (L’Accélérateur, Yump, Nextstars, etc.). Ils hébergent et aident à démarrer un peu plus de 800 startups. L’industriel Xavier Niel livrera d’ici à fin 2016 le plus grand incubateur au monde – 30 000 m2 – à la Halle Freyssinet. Dernièrement, c’est le gestionnaire de fonds d’investissement Partech Ventures qui a ouvert le campus Le Shaker en plein coeur de la capitale, dans le deuxième arrondissement. Ajoutons à cela des grands comptes – Renault, Air Liquide, Total, GDF-Suez, la SNCF, Covéa, Axa Global Direct, Le Crédit Agricole, la BNP, etc – qui accueillent des startups dans leurs hôtels d’entreprises franciliens.

Si autant d’acteurs privés misent sur les startups parisiennes, c’est parce qu’elles auraient plus de chances que les autres de faire du business. Pour Jean-François Gallouin, directeur général du réseau Paris Région Lab qui regroupe tous les incubateurs publics, « il y a une situation propre à la France qui favorise les startups parisiennes : nous avons une concentration plus importante qu’ailleurs d’universités et d’entreprises autour de notre capitale. Cela signifie que les jeunes entrepreneurs vont trouver à Paris plus facilement des ressources humaines pour développer leurs projets, et que les grands comptes seront plus nombreux pour tirer parti de ces projets », explique-t-il.

L’espagnol Raul Bravo, qui a choisi Paris pour cofonder Balyo en 2004, une startup qui fabrique des robots de manutention pour les chaînes logistiques, partage le même avis : « Paris, en tant que capitale d’un pays très centralisé, permet d’avoir accès à des infrastructures de qualité et d’envisager une approche internationale efficace. L’attractivité de la ville elle-même est également un atout en soi. En tant que créateur étranger, je peux en témoigner », se réjouit-il !

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« Mon projet est né en 2009. À cette époque je travaillais chez Rothschild à Londres, en fusions et acquisitions. Mon père, ingénieur et inventeur, avait breveté cette année-là une technologie de substrat de synthèse alternatif à la terre. J’ai alors décidé de tout plaquer, de quitter le confort de mon métier dans la City pour me lancer à Paris dans cette aventure complètement folle. Et cela, pour une question d’ambiance. À Londres, mais aussi à New York, les gens font de la finance, il n’y a aucune dynamique qui permette à des labos et des entreprises de travailler ensemble. Alors qu’à Paris, il y a des entrepreneurs, de l’émulation. Il y a énormément d’échanges. Cela crée une aspiration pour le recrutement. Aujourd’hui, Natural Grass fabrique des surfaces hybrides renforcées pour les stades et nous comptons dans nos clients Vinci, Bouygues ou encore le club FC Metz. »  Bertrand Picard, fondateur de l’entreprise Natural Grass

A Paris, les startups modernisent les marchés existants

L’une des recettes parisiennes pour produire des startups qui marchent est l’Open Innovation. Autrement dit, demander aux startups de moderniser les marchés existants, en particulier avec des services et des produits liés au numérique. C’est en s’associant à des programmes d’incubation publics de Paris Region Lab que Renault a équipé ses voitures de tablettes R-Link, que Darty va bientôt avoir des robots en guise d’agents d’accueil, ou que le fabricant des présentoirs de produits de luxe Diam est en train de trouver le moyen de rendre ses étagères aussi attrayantes qu’une page web. « L’innovation va trop vite, les grandes entreprises ne peuvent plus prendre à leur charge toutes les étapes de conception d’un produit. Leur métier est d’optimiser les processus de fabrication et ce fonctionnement ne favorise pas toujours l’émergence d’idées nouvelles. Alors, elles prennent des raccourcis et font appel aux startups », explique Jean-François Gallouin.

Il reconnaît en revanche que cette prise de conscience est toute récente : « cela fait à peine trois ans que les entreprises françaises ont admis l’idée qu’elles devaient faire appel à des petites structures externes. Et encore ! Les transports, les banques, le tourisme ont franchi le cap. En revanche, le secteur du livre, en particulier, n’est toujours pas prêt. Les éditeurs sont à des lieues d’imaginer avoir une cellule de recherche & développement, alors que leur activité est directement impactée par le numérique. »

Il en résulte que les startups françaises – et a fortiori les parisiennes – innovent dans des domaines qui n’ont rien à voir avec les productions de la Silicon Valley. « De fait, l’intérêt n°1 d’investir dans des startups françaises, ce sont les Français, s’exclame Frédéric Dembak, le PDG du programme d’incubation privé Dojoboost ! Par rapport à sa petite taille, la France concentre un nombre indécent de champions mondiaux dans des domaines extrêmement variés : L’Oréal, DCNS, Saint-Gobain, Valéo, Alcatel, Renault, Michelin, EADS, Thalès, Vinci, Bouygues, sans même parler du secteur du luxe ! Et ils font travailler des Français reconnus comme faisant partie des meilleurs du monde dans les domaines de la créativité, de la recherche, de l’électronique de pointe ou encore de l’intelligence artificielle. » Selon Jean-Louis Missika, les startups parisiennes seraient meilleures dans tout ce qui a trait aux objets connectés, aux drones, aux robots, à la ville intelligente, à la santé, à l’énergie ou encore aux dessins animés.

Les incubateurs publics pour aider les startups à démarrer

Pour susciter la création de startups sur son territoire plutôt qu’ailleurs en Europe, la France a un argument de taille : les financements publics. « Les financements publics, c’est ce qui va permettre à un entrepreneur d’obtenir les premiers 100 000 €. C’est-à-dire les fonds nécessaires pour amorcer son activité, pour produire ses prototypes, pour s’installer dans un réseau. Sans aide publique, ces fonds sont particulièrement difficiles à trouver, car aucune banque, aucun financement privé ne voudra prendre le risque de miser sur un projet quand il n’en est encore qu’au stade de l’idée », explique Jean-François Gallouin.

Les financements publics sont généralement issus de la banque publique d’investissement (bpifrance), fusion d’Oséo, CDC Entreprises et du Fonds stratégique d’investissement. Ils consistent en une subvention de 30 000 € pour amorcer l’activité, puis un prêt à taux zéro de 50 à 100 000 €, remboursable au bout de 24 mois. A Paris, ces dispositifs s’appellent Paris Innovation Amorçage (PIA1, puis PIA2), AIMA ou encore Scientipôle. Pour obtenir ces aides, il faut parvenir à présenter son dossier devant un jury. La démarche classique consiste à se faire au préalable incuber par l’un des programmes de Paris Region Lab. Pour un loyer environ 20% inférieur au marché immobilier parisien, l’incubateur héberge – ou non – l’entrepreneur en phase d’amorçage dans ses locaux, le sensibilise aux besoins des marchés, le coache sur le métier de patron et l’accompagne dans la présentation de son dossier devant le jury.

« Surtout, en permettant à leur activité de s’amorcer, les incubateurs publics rendent les startups éligibles aux levées de fonds privés », note Jean-François Gallouin.

En France, le dispositif de financement privé le plus célèbre est le Réseau Entreprendre, qui regroupe 4 000 chefs d’entreprises et qui accorde chaque année des prêts d’honneur de 15 000 à 50 000 € à 500 créateurs de startups. Les prêts d’honneurs sont similaires à ceux de bpifrance : à taux zéro, ils servent à constituer un capital et doivent être remboursés au bout de deux ans. Le Réseau Entreprendre ne prend aucune part dans le capital des startups, son but étant juste la création d’emplois. Les prêts d’honneur, voire des prêts supplémentaires accordés par bpifrance – jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros – servent de caution pour obtenir des prêts plus classiques auprès des banques traditionnelles.

C’est en cumulant tous ces dispositifs que Bertrand Picard a pu financer pendant trois ans le programme de 5 millions d’euros de R&D de sa startup Natural Grass, sans jamais faire entrer d’investisseurs privés au capital : « Nous avons été incubés pendant 18 mois par Paris Region Lab qui nous a aidé à obtenir 140 000 € d’aides en cumulant Scientipôle, Total Développement Regional et le Réseau Entreprendre. Ce qui nous a permis d’avoir des premiers clients. A partir de là, nous avons bénéficié d’un prêt de 500 000 € de la part de bpifrance et d’un autre prêt du même montant de la part de la BNP », raconte-t-il. Selon lui, les projets de recherche comme celui de Natural Grass sont jugés trop risqués par les fonds d’investissement privés, lesquels lui auraient donc accordés des prêts avec des taux trop élevés.

Peu de Business Angels en Europe

Aux USA, les startups ne démarrent pas grâce à des fonds publics mais grâce à l’argent qu’elles lèvent auprès des Business Angels, c’est-à-dire des ex-entrepreneurs qui ont fait fortune en revendant rapidement leur startup et qui, par culture du jeu, sont prêts à miser des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars sur un projet juste parce qu’ils ont eu un coup de coeur.

Problème, les entrepreneurs européens ont plutôt une culture patrimoniale, ils ne créent pas une entreprise pour la revendre mais pour qu’elle leur assure une activité. « De fait, il y a 50 fois moins de Business Angels en France que dans la Silicon Valley. C’est-à-dire, environ une centaine de personnes qui sont prêtes à investir 200 000 € », remarque Juan Hernandez, le cofondateur de l’incubateur privé l’Accélérateur.

Au mieux, on trouve surtout en France des personnes qui souhaitent entrer au capital d’entreprises, mais en investissant des sommes modiques et, qui plus est, sous la tutelle d’une plateforme de financement participatif. Comme Anaxago, qui regroupe 35 000 personnes prêtes à investir 1000€.

Les aides indirectes dont profitent les startups

En France, l’aide publique n’est pas constituée que de fonds d’investissement. « Honnêtement, le premier employeur de startupers en France, c’est Pôle Emploi ! », lance ainsi Nicolas Mercouroff, le PDG de la startup Tivine qui, depuis 2013, a créé l’application TiVipedia sur tablette qui augmente l’expérience de la télévision. Pour tous les entrepreneurs interrogés dans le cadre de cette enquête, le chômage en France est un atout précieux car il équivaut pour eux à une subvention immédiate, qui s’obtient sans avoir un jury à convaincre, pour peu que l’on ait suffisamment travaillé auparavant. Pierre-Henri Deballon, PDG de la startup WeezEvent, qui produit un kit de billetterie en ligne depuis 2008, partage même une astuce : « Pôle Emploi propose par défaut aux entrepreneurs de leur donner rapidement la moitié de leur chômage. Mais dans le cas d’une startup qui va se monter au fur et à mesure, il ne faut surtout pas prendre cette option. Mieux vaut continuer à bénéficier de ses allocations tous les mois, pour être sûr d’être subventionné pendant un maximum de temps. »

À Pôle Emploi s’ajoute généralement l’exonération sur l’impôt des sociétés et des cotisations sociales Jeune Entreprise Innovante (JEI), puis, pour celles qui font de la R&D, le crédit impôt recherche (abattement de 30%).

Comme beaucoup, Pierre-Henri Deballon a d’ailleurs du mal avec les procédures administratives que les organismes publics ont le réflexe d’appliquer. « C’est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît d’obtenir un financement public. Notre innovation est marketing et technique, nous n’avons pas fait de recherche sur l’ADN. Et, ça, la banque publique d’investissement a eu du mal à le comprendre. Elle nous a refusé une première fois une subvention de 49 000 € car nous ne rentrions pas dans ses critères d’innovation. Nous avons fini par obtenir cette subvention mais seulement après deux ans et demi d’activité », proteste-t-il.

Pour lui, l’aide est d’abord à chercher dans la solidarité entre les entreprises. « Nous avons été hébergés dans les locaux d’Assu2000 pendant deux ans, lesquels avaient des bureaux libres après avoir délocalisé une partie de leur équipe au Maroc. Cela nous a fait économisé au moins 25 000 € de loyer », témoigne-t-il. Pour lui, il n’était pas envisageable de monter sa startup depuis son Dijon natal : « Nous avions besoin de développeurs et il n’y a qu’à Paris que l’on peut en trouver qui soient à la fois compétents et disponibles », dévoile-t-il.

Autre aide, et non des moindres, les concours. « Il y a plus de 100 concours de l’innovation par an, organisés par des acteurs privés comme par les services publics – ville, département, région, ministères, etc. – avec des prix qui peuvent grimper jusqu’à 200 000 € », commente François Gallouin. Hugo Mercier, le cofondateur de la startup Dreem, qui fabrique un bandeau connecté pour stimuler le cerveau durant le sommeil depuis l’été 2014, est un spécialiste du genre. En six mois, il a successivement levé 200 000 € au concours mondial de l’innovation, 25 000 € au Prix Gérondeau de l’École Polytechnique, 15 000 € au prix du Fellowship de cette même école et encore 12 000 € lors des Grands Prix de l’Innovation de Paris. À noter que ce dernier concours, bien qu’organisé par la ville de Paris, a été intégralement subventionné par des fonds privés. « Ce n’était pas le cas les années précédentes. Mais c’est la rançon du succès : désormais, des grandes entreprises financent les prix publics de Paris pour montrer qu’ils sont au coeur de la dynamique des startups parisiennes », conclut Jean-François Gallouin.

Les pôles de compétitivité pour lever encore plus de fonds publics

Pour lever encore plus de fonds publics une fois que l’activité a démarré, il faut être labellisé par un pôle de compétitivité. Créés en 2005 pour étendre les aides gouvernementales au-delà de la recherche fondamentale, les pôles de compétitivité sont une spécificité française : il s’agit d’entreprises qui se regroupent pour lancer, à l’aide de fonds publics, des appels à projets.

Les startups qui répondent correctement aux appels à projets sont éligibles à des aides publiques supplémentaires ; typiquement PM’up en Ile de France, soit jusqu’à 250 000 € de subvention. On compte 71 pôles de compétitivité sur le territoire, dont 12 à Paris où ils sont les plus nombreux (Systematic pour les appels à projets liés aux technologies embarquées, ASTech pour l’aéronautique, Cap Digital pour la transformation numérique, Finance Innov pour la modernisation des établissements financiers, etc.).

Retrouvez l’article sur LeMonde.fr ICI

Yann Serra
Illustation Halle Freyssinet – Crédit Halle Freyssinet

 

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